Hildebrandt a sorti son album « Les Animals » fin septembre 2016. J’ai été d’abord impressionné par la qualité et la beauté de l’album puis bluffé par l’intensité et l’énergie de l’artiste sur scène. Depuis, il a reçu il y a quelques semaines le Prix « chanson découverte » de l’Académie Charles Cros.

soyons-desinvoltes-hildebrandtQuelle est ton histoire avec la musique et la chanson ?
J’ai commencé la musique sur le tard. Il n’y avait pas forcément trop de place pour la musique à la maison. J’ai commencé la guitare à 18 ans et très vite j’ai eu besoin de faire des chansons. J’ai vu que je pouvais me raconter et exister aux yeux des autres assez facilement à travers ça. La rencontre avec ma femme et un départ en Angleterre ont fait que je me suis intéressé à la chanson, moi qui n’avais passé mon adolescence à n’écouter que les Beatles et beaucoup de folk américain comme Neil Young et Léonard Cohen. Pour moi la chanson c’était pour les vieux, ou ça n’existait pas. Le voyage en Angleterre m’a repositionné dans ma langue et ma culture. Au retour j’ai formé un groupe qui s’appelait Coup d’marron.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce groupe ?
Coup d’marron a duré 13 ans. On a fait 4 albums dont le 3ème « Pour les chiens » a eu le prix coup de coeur de l’Académie Charles Cros et dont on a fait une bande dessinée, « Dawson ». À un certain stade de ce groupe, on avait fait pas mal de choses mais pas été aussi loin qu’on voulait. On avait appris la musique ensemble, c’est des potes que j’ai connus à l’époque du lycée. On avait envie d’aller plus loin artistiquement et professionnellement. On voulait une autre façon de faire, un autre entourage. Et le seul moyen de faire ce virage, c’était de changer de projet. Comme les choses tournaient beaucoup autour de moi, mais que tout le monde s’y retrouvait dans le groupe, ça m’a semblé naturel de partir sur une histoire solo, et les copains m’ont suivi.

Comment ce nouveau projet a-t-il commencé ?
Comme on était déjà prêt pour un nouvel album et que j’avais déjà écrit pleins de chansons, on a commencé les choses à l’envers en allant en studio enregistrer un album. Album qui n’est jamais sorti mais dont on a retiré 4 chansons qui ont fait mon premier EP.

soyons-desinvoltes-hildebrandtOn retrouve certains titres de cet EP sur ton album “Les animals” sorti fin septembre 2016.
Oui. Comme c’est resté un peu confidentiel et que ce sont des chansons dont je suis encore content et que j’avais envie d’emmener le plus loin possible, je trouvais qu’elles méritaient d’être sur l’album. J’avais envie que plus de gens les entendent.

Comment se passent l’écriture et la composition pour toi ?
Pour la composition, j’ai besoin de temps. J’ai besoin de tester des mélodies, de chanter sous ma douche, de chanter au volant de ma voiture. Après, j’ai besoin d’être tout seul avec mon piano, ma guitare, mon ordi, et de fabriquer des choses. C’est quelque chose de très solitaire pour moi. Depuis 4-5 ans, depuis Hildebrandt, j’aborde l’écriture avec plus de détachement. Je me mets moins de pression. J’y vais avec plus de facilité. J’écris uniquement parce que j’ai besoin de chanter. Pas parce que j’ai besoin d’écrire ou de raconter des choses. Je n’ai pas besoin d’être auteur, et ça ne me gène pas. Le fait d’avoir ce rapport avec l’écriture me permet de l’aborder d’une manière assez ludique. En juin dernier j’ai fait un atelier d’écriture au Québec pendant le Festival de Tadoussac avec Xavier Lacouture. Il nous a fait travailler les jeux, les contraintes héritées du mouvement Oulipo de Raymond Queneau qui avec des jeux de contraintes de mots, de sémantique, de temps, amènent à balayer  l’auto-censure et susciter l’imagination. Sous la contrainte on oublie les craintes. En 50 minutes tu es capable d’écrire une chanson qui se tient et qui est proche de ce que tu es. C’était passionnant. Là où je m’amuse le plus, où je prends le plus de plaisir, c’est vraiment à sentir une mélodie et de voir qu’à travers cette mélodie sortie en 5 secondes je peux imaginer toute une chanson. Je peux imaginer l’univers, l’énergie, les arrangements musicaux, le son des instruments, et souvent ce que je vais raconter dans le texte vient en dernier. J’ai essayé de gommer la barrière entre texte et musique. Souvent en chanson française on te parle du texte et on te parle de la composition alors qu’il y a un lien évident. Les anglos-saxons ont un mot pour ça que l’on a pas. Ils ne disent pas auteur, ils ne disent pas compositeur, ils disent songwriter. C’est exactement ça. Il n’y a pas les mots d’un côté et les mélodies de l’autre, il y a une manière de les faire s’imbriquer.

soyons-desinvoltes-hildebrandtDans l’album il y a un lien global, on retrouve pleins de couleurs musicales et d’énergies différentes.
C’est vrai que c’est assez varié. C’est beaucoup les mélodies qui me dictent les ambiances et univers de chaque chanson. Il y a une partie plus mélancolique et douce, et une partie plus pop qui à envie de danser ou de taper du pied en même temps. Ça me permet de concilier toutes mes rêveries mélancoliques et mes envies d’auto-dérision, d’ironie et de légèreté.

 

Est-ce que dans cet album tu as une chanson qui te tient particulièrement à coeur ?
Si je dois en garder une, ça serait même un couplet. Je crois que le couplet dont je suis le plus content sur toutes mes chansons c’est sur “À quoi tu France” quand je dis “Moi j’ai l’amarre immortelle / Mes enfants seront mon ciel / Et la mort prend ça nuance / À quoi tu danses ?”. Je parle de mes enfants. Vu que je suis père, je me sens immortel, ou en tout cas beaucoup plus fort. C’est quelque chose qui a beaucoup marqué mes chansons.

D’ailleurs, tu en parles aussi dans le titre juste avant sur l’album, “l’essentiel à t’apprendre”.
J’hésitais à citer celle-ci d’ailleurs, pour le texte. Il est un peu à part, très calibré “chanson française”. Au tout début, les copains pensaient même qu’elle n’avait pas sa place dans le répertoire, mais j’ai tenu parce que j’étais vraiment content de ce texte. Il est arrivé à un moment où je me demandais vraiment comment faire pour transmettre à mes enfants toutes les valeurs essentielles. À cette période-là j’écoutais des chansons de Georges Brassens que je n’avais pas écouté depuis longtemps, et ça m’a paru évident que toutes les valeurs qui m’étaient chères étaient dans les chansons de cet homme-là. L’humilité, la poésie, la rébellion, l’humour, la force humaniste et politique. Donc c’est pour ça que je dis dans cette chanson que j’irai sur la tombe de Georges Brassens avec ma fille.

soyons-desinvoltes-hildebrandtTu as sorti plusieurs teasers vidéos qui surprennent et qui dégagent beaucoup d’énergie. C’est une envie ?
Oui. Je ne me suis pas dit “ je vais faire un truc énergique”, mais j’aime quand le corps est malmené et dans une situation qui n’est pas habituelle. J’aime quand un corps est perdu, accroché, mouillé, peint, tordu… J’aime quand il est hors des sentiers battus, et c’est ce qui transparaît dans les vidéos. Je travaille avec la même équipe vidéo depuis le début, mais c’est moi qui ai eu les idées.

Quelle vision as-tu de ton album aujourd’hui ?
C’est une porte ouverte de plus. Je suis très fier de cet album. Il n’est pas comme je l’imaginais, il est mieux. Encore plus intense et plus rock que ce que j’aurais cru.

Pourquoi chanter en français alors que tes influences sont majoritairement en anglais ?
C’est une question assez complexe qui m’interroge presque tous les jours à vrai dire. Je chante en français parce que j’ai envie de raconter des choses, qu’on me comprenne, et que ce que je raconte soit aussi intéressant que ce que raconte la musique. Et je sais qu’avec l’anglais ce n’est pas possible et pourtant je chante souvent en anglais, et le fait de chanter en anglais m’accorde une liberté vocale que je ne trouve pas dans le français. Le chant en français pour moi induit une certaine manière de faire sonner la voix, de faire sonner les mots. On n’a pas d’équivalent de David Bowie en français. Dès qu’on est dans quelque chose d’un peu plus lyrique dans le chant on va prendre ça pour de l’emphase avec le chant en français. Il y a des raisons historiques et culturelles très précises à ça. J’ai rencontré il y a quelque temps un universitaire qui est le 1er français à avoir créé une discipline universitaire autour de la chanson française dans sa globalité. Il définit la chanson française comme un air fixé par des paroles. Un air, parce que c’est fredonnable, avec une mélodie évidente. Fixé par des paroles, donc  la voix en avant. Ce qui explique souvent que le mix à la française met la voix plus fort que la musique, alors que c’est moins le cas dans la musique anglo-saxonne. Fixé par des paroles aussi pour l’importance du texte. Il y a un 4ème point, c’est que c’est un art de l’agonie, parce que c’est un format court et très précis. C’est passionnant.

Quelle est ta définition de la musique ?
C’est un art essentiel qui peut s’approcher d’une forme de spiritualité parfois. C’est ma manière de voyager sans bouger de ma chambre. C’est une manière d’exister à 100%, d’oublier qu’un jour je vais mourir, de laisser une trace. Mais à côté de ça je commence à évoluer un peu autour de projets de danse et je me rends compte que la danse est pour moi une forme artistique presque plus forte que la musique.