Nous avons rencontré Alex Monville, qui a accepté de répondre à nos questions sur le milieu musical indépendant ! Programmateur depuis 2010 à Canal 93 (Bobigny), il travaille depuis plus de 20 ans dans le milieu indépendant. Fondateur de LA COUVEUSE – Développement d’artistes, Manageur de K! et DEMI MONDAINE, ancien Manageur de 3 MINUTES SUR MER, il s’occupe également de l’accompagnement de LA PIETA, est rédacteur pour Francofans, … Alex, qui es-tu ?

Alex Monville Portrait

Alex Monville : Professionnellement je suis programmateur à Canal 93 depuis 2010, actuellement en construction d’une nouvelle entité dont le démarrage aura lieu au cours de cette année. Avant j’ai été tourneur chez un booker qui s’appelle PBOX. J’ai commencé à manager des groupes il y a 15 ans, en ayant appris sur le tas. J’ai fais des progrès depuis puisque je connais mieux le métier de manière global et que je me suis formé, tout simplement.

En général les groupes que je manage sont des relations amicales à la base. Jusqu’à il y a 3 ans, c’était uniquement des gens que j’appréciais humainement et artistiquement. C’était plus un engagement disons, proche du mécénat (rires). Au début en tout cas j’ai produit des disques à perte, j’ai beaucoup investi dans certains projets, y compris financièrement et maintenant je mesure un peu plus les choses et du coup j’ai aussi des sollicitations professionnelles avec des objectifs précis. Par exemple, j’ai travaillé avec une fille qui s’appelle GASANDJI. Son disque était prêt et l’objectif c’était de trouver un tourneur. Ma mission s’est terminée quand le tourneur et le label ont été trouvés. Pareil avec 3 MINUTES SUR MER, pour leur premier album, il leur fallait une distribution, donc je leur ai proposé de les aider et je voulais que notre relation soit claire, donc on s’est arrêté sur un objectif, un temps donné et une rémunération.

Soyons désinvoltes : Des points positifs ou négatifs dans ta carrière ?
A.M. : Ce que je retiens de positif ou de négatif c’est difficile à dire parce que le négatif permet de construire le positif qui vient après. Dans ma carrière dans la musique il y a beaucoup de choses donc c’est difficile à trier. J’ai eu un café concert, j’ai été booker, programmateur, manager, producteur de concert…

soyons desinvoltes demi mondaine
Alex s’occupe du management du groupe Demi Mondaine

S.D : Est-ce que pour toi le milieu « indé » c’est l’antichambre du Show Business, ou est-ce qu’on peut rester « indé » et tout faire soi-même ?
A.M. : Oulalaaaa… Bah en fait, je ne sais pas ce que c’est que le milieu indépendant maintenant. Moi ce que j’en connais à l’origine c’était « indé » par rapport aux Majors, c’était ça l’indépendance. L’emblème de l’indépendance par exemple chez les anglais que je connais un petit peu, c’est des gens qui sont devenus très gros comme CREATION qui a fait MY BLOODY VALENTINE, etc.

Moi l’expérience que je connais de l’indé. pour la France et l’Angleterre, ça date du Punk en fait… C’est à partir du moment où c’était la logique « Do It Yourself ». En fait tout le monde peut s’exprimer, tout le monde peut faire, donc tout le monde faisait du 45 tours à l’époque. Après sur la vague alternative française les gens commençaient par faire des cassettes, des albums, etc. C’était l’idée de produire tout seul.
Il y a plein de logiques, il y a mille et une choses dans l’organisation : il y a l’indépendance économique vis à vis d’une grande force industrielle, il y a l’indépendance artistique, l’un n’étant pas forcément lié avec l’autre.

soyons desinvoltes k! le fantastik show
Alex gère également le management de K! et son Fantastik Show.

S.D : Tu veux dire qu’on peut aboutir son projet et avoir une prod qui ne fasse qu’investir financièrement sur celui-ci ?
A.M. : En fait il y a plein de formats dans l’indépendance donc c’est hyper dur à décrire et depuis 5 ans, on va dire que le croisement entre indépendants et majors est permanent.
Les meilleurs exemples c’est l’Electro et surtout le Rap où du coup les moyens de production sont autonomes, à défaut d’être indépendants, et en fait l’intervention des majors, quand il y a intervention des majors, c’est uniquement du cash en fait. C’est à dire, en gros, tout est fait, les albums sont faits, l’imagerie est faite, la stratégie est faite et la major n’intervient que pour amplifier quelque chose qui est déjà là.

S.D : Donc c’est un produit clé en mains que les majors financent ?
A.M. : Voilà. L’exemple c’est MHD ou Nekfeu, l’intervention des labels elle est zéro, à part financière. Mais c’est un long débat les indés !!!

S.D : Justement on aime bien les longs débats nous. A ce propos d’ailleurs, tu as initié des forums de discussion qui ont lieu à La Passerelle.2, pour faire débattre les professionnels indés. Qu’est-ce qui t ‘a amené à cette action ?
A.M. : C’est parce que j’en connais beaucoup en fait ! Dans mes activités de programmation, j’ai des sollicitations d’artistes, j’ai participé à des interventions, des formations dans des réseaux de musiques actuelles, etc. Plus des sollicitations directes… En fait c’est un peu toujours les mêmes sujets qui reviennent, donc il y avait plusieurs choses qui m’intéressaient.

C’était d’abord purement égoïste, faire une clarification et un gain de temps, c’est faire de la pédagogie vers les artistes. L’idée c’était de leur dire que l’autre (acteur du milieu indé NDLR) n’est pas forcément un grand méchant, et l’autre a un cadre de contraintes que peut-être vous méconnaissez, et que si vous connaissez son cadre de contraintes, alors vous saurez vous adapter ou pas, mais en tout cas vous le connaissez. Alors si vous le sollicitez, vous savez quels sont les attendus en face. Ce qui vous permet de gagner du temps à tous les deux, sachant que je pars du postulat que les gens hors majors, hors Accord, Lagardère, hors Universal, ils gagnent assez peu d’argent, voire pas. Même les gens qui travaillent dans des structures publiques, c’est quand même des salaires assez limités et des budgets derrière qui sont assez limités, donc on va dire que les gens sont bienveillants. Ce qui me parait de moins en moins une évidence dans l’esprit des gens. Donc il y avait l’idée : Travaillons la bienveillance.

Après, comme je bosse avec des artistes en management et que j’en fréquente un certain nombre, en fait il y a la question de la mutualisation. Tout le monde se plaint. Par exemple la grosse plainte il y a 6 mois c’était : « Facebook est pas sympa parce qu’on n’arrive plus à être visible y compris auprès des gens qui sont nos amis. » Bon, d’abord Facebook n’est pas là pour être sympa, Facebook est là pour gagner de l’argent… Par contre, on peut être annonceurs Facebook ! Rien n’empêche de négocier avec Facebook de la visibilité, de la publicité. Après c’est comme tout, c’est une histoire de volumes. Donc, sans que les gens n’aient à transiger sur leur dispositif, leur propos artistique, ils peuvent s’associer ! Ne serait-ce que parce qu’ils se connaissent. Dans Paris intramuros, c’est quand même un très petit monde, à force de voir les mêmes, qui sont malheureux tout le temps, on se dit bah, peut-être qu’untel il pourrait quelque chose… voilà ! C’est venu comme ça, et l’idée c’est de se dire que c’est pas mal si les gens se parlent. Après il en sort ce qu’il en sort !

S.D : Ces derniers temps à Paris il y a eu pas mal de mouvements pour des lieux qui vont mal, qui ferment, même le centre de la chanson qui arrête son activité par exemple, des festivals en difficulté, qui vont jusqu’à faire du crowdfounding pour se maintenir comme Le Mas des Escaravatiers, des acteurs présents pour aider les artistes, qui ont eux même besoin d’aide… c’est quoi ton point de vu par rapport à tout ça ?

fermeture annocée du centre de la chanson
La dernière Assemblée Générale du centre de la chanson annonce de sa fermeture.

A.M. : Alors mon point de vu c’est qu’en fait il y a plusieurs mouvements qui sont en train de s’opérer simultanément et qui n’ont pas forcément de lien les uns avec les autres.

Déjà il y a un mouvement politique, c’est à dire qu’il y a des politiques « libérales », pour faire simple, à l’oeuvre sur les départements.
La majorité des régions de France sont à droite et, grosso-modo les Républicains, leur axe de programme est très libéral. Ils sont sur une compréhension de la culture en terme d’événements et de flux de population. Et, ce que les gens n’ont pas l’air de comprendre, le Grand Paris et la Ville de Paris ont un certain nombre d’énoncés politiques qui disent : Paris est toujours une destination touristique prioritaire sauf pour les urbains et les jeunes, et les gens claquent de moins en moins d’argent. Notamment pour 2 motifs, qui sont l’absence de dynamique de vie en terme événementiel et l’insécurité.

Alors l’insécurité c’est un pan. Il y a un certain nombre de touristes notamment Chinois, qui ne viennent plus en France parce qu’ils ne se sentent pas « secure ».

Et puis il y a un certain nombre de gens qui se disent : « on se fait chier, il vaut mieux aller à Barcelone, à Berlin ou à Londres parce que ça déboite ! ». Donc il y a tout un tas de politiques et de financements qui sont à l’oeuvre et qui vont vers des événements qui maintiennent du tourisme. Il y a donc un certain nombre d’opérateurs qui eux vont avoir de l’argent public. Il y a des projets de gros festivals, y compris en banlieue, qui sont sur le modèle Rock en Seine. En fait si Rock en Seine est positionné le dernier Week-end d’août c’est pas tout à fait pour rien ! C’est pour bloquer des flux touristiques qui remontent du sud vers le nord de l’Europe, en leur disant : « Venez passer 3 jours à Paris, et claquez de l’oseille ! » Donc là les politiques y vont. Après t’as des gens un peu con comme Vauquier en Rhône-Alpes qui dit : « ce sont des métiers de saltimbanques » etc.

Donc il y a toute une vague de politiques publiques qui est moins favorable à ce qu’on connaissait.
En tout cas ils considèrent, même si je ne suis pas d’accord avec eux, à titre personnel, qu’on est dans une raréfaction de l’argent public, et donc il faut que cet argent public ait des effets direct sur l’économie et sur l’emploi, etc. Les dispositifs de long terme, qui sont de l’éducation : les réseaux qui accompagnent des artistes, des salles qui font des programmations difficiles, ou avec des artistes émergents, où on sait qu’il n’y aura pas beaucoup de monde… En fait il y avait un dumping de l’argent public qui permettait de financer la non viabilité financière de ces artistes. Là les politiques vont ailleurs.

L’autre chose qui s’amplifie, c’est le fait qu’on soit pleinement en Europe.
Donc, il y a un truc assez violent – mais encore assez peu visible en région parisienne, ailleurs ça se voit très bien – qui est la mise en concurrence des artistes européens entre eux.
Si tu prends un DJ ou un groupe, on va dire d’amusement, de bal, etc. Il vaut mieux faire venir des espagnols qui vont facturer un prix que ne peuvent pas tenir les français sauf à bosser au Black.
Disons, qu’on a une protection sociale, une intermittence qui ont un coût, donc 100 balles de cachet c’est 200 balles pour l’organisateur, mais inscrit tout ça est inscrit dans un marché qui est ouvert, où les règles ne sont pas les mêmes pour tous.

Ensuite il y a une concentration des acteurs : chez les tourneurs, chez les labels, tout se concentre et notamment pour des logiques d’investissement.

S.D : Tu veux dire que cette concentration empêche la diversité ? Tous convergent vers les mêmes artistes, les mêmes salles, les mêmes événements ?
A.M. : Difficile de résumer ça en quelques instants mais ça peut se comprendre cette logique « industrielle ». Quand tu produits Rihanna, ce sont des investissements colossaux. Donc qui dit investissement colossal dit retour sur investissement colossal, et qui peut jouer à ça ? Et en même temps quand tu immobilises 1, 2, 30 ou 35 millions d’euros, tu peux pas les immobiliser 15 fois non plus.

Enfin, un autre point c’est que Paris est une ville morte. À la différence des autres capitales européennes, en fait, il n’y a pas encore de Grand Paris. Londres, Berlin, Barcelone sont des villes très étendues, et les lieux de créations, voire de logements, artistiques sont des lieux accessibles financièrement. Mais c’est aussi parce que dans ces villes il n’y a pas cette barrière du périphérique qui est hyper forte à Paris.
Par exemple, tous les artistes parisiens, à part ceux qui vivent dans des chambres de bonnes, dés qu’ils passent 30 ans en général, ils habitent les villes limitrophes et plutôt celles de l’Est parisien, puisque c’est là que l’immobilier est encore accessible. Donc en gros, Montreuil, Romainville, Les lilas, Pantin, j’en connait plein qui émigrent vers ces coins là.
Donc fort logiquement, il devrait y avoir des lieux artistiques dans ces coins là, et il y a quelques lieux qui se créent comme l’O’GIB, LE CHINOIS à Montreuil, par exemple… Mais par contre il n ‘y a pas encore ce mouvement de la banlieue de Paris. Il y a vraiment une délimitation, avec une perte en fait en terme de public. Les gens ont du mal à aller en Banlieue.
En plus il y a l’histoire de l’urbanisme francilien et français qui est très curieux. Il y a de très beaux livres là dessus, sur « la fabrication de ghettos », notamment autour de l’école, qui créent des îlots de population sans réellement de mixité sociale.
Tout ça fait, et c’est très normal vu le prix du foncier à Paris, que les lieux de concert, qui ne sont pas des trucs qui gagnent de l’argent comme si on ouvrait les Galeries Lafayette, ou un Apple Store, en fait migrent. Ca se passe dans toutes les villes du monde, ça migre vers des endroits interstitiels. Cependant, là où ça nous pose problème c’est que le public ne migre pas et qu’il y a une espèce d’appréhension psychologique à sortir de Paris.

S.D : Oui et là dessus il y a une double problématique non ? Le non renouvellement du public en tout cas on le ressent sur Paris et la frilosité du public parce que beaucoup de sollicitations aussi ?
A.M. : Disons qu’il y a des déficits cumulés qui se paient à un moment.
Il n’y a pas de mouvement générationnel. Alors si on parle de la scène « chanson – rock » en gros, il n’y a pas du tout de mouvement générationnel vers ces musiques là. Il y a aussi une part de responsabilité des artistes eux-mêmes, enfin des acteurs.

S.D : Oui enfin on sent des retours d’anciens quand même avec Téléphone, Renaud… ?
A.M. : Mais ça c’est autre chose ! C’est parce que le seul public « bankable » du disque et des concerts, c’est les vieux ! Donc on fait du « vieillisme », même pour le rap en fait. Là, la prochaine tournée qui fait les énormes salles c’est L’ÂGE D’OR DU RAP, avec des mecs qui sont sortis il y a 30 ans !
Après je ne sais pas si c’est qu’une question d’argent. Je pense qu’il y a aussi une question culturelle. C’est à dire que la relation de concert, c’est quelque chose qui me parait obsolète !

S.D : Tu penses qu’il faut repenser le concert en tant qu’événement ?
A.M. : Pour moi, l’envie du spectateur ou de l’usager d’être acteur, on l’entends un peu partout. Après, comment ça se traduit dans le domaine artistique ? C’est une toute autre histoire. Par contre il y a quelque chose qui est très net, c’est l’attente de toutes les populations, toutes tranches d’âge confondues, à vivre des moments de communion.

Les vraies demandes en événements depuis 10 ans que ce soit en sport, en musique, ce sont des moments de communion.

S.D : On l’a bien ressenti avec la techno aussi ça ?
A.M. : Oui ! Moi ça me sidère de voir des gens aller voir des concerts dans des conditions qui pour moi sont affligeantes, dans des stades, même à Rock en scène ! A un moment t’es à 70 mètres de la scène, tu n’entends rien et tu ne vois rien ! Alors tu ne viens pas pour la musique ! Tu viens pour partager un événement avec des gens.
Et le problème c’est qu’il faut motiver cette participation. Alors on peut le faire de manière artificielle avec tout un tas de procédés marketing et des stratégies qu’on met en oeuvre pour donner l’impression aux gens qu’ils vont communier et vivre un grand moment tous ensemble ; Et puis il y a des fois où c’est réel !

Après moi une petite chose que j’entends chez les jeunes générations c’est : « vos trucs sont pas possibles ! Pour 15 balles je vais dans un club, à la Machine du Moulin Rouge par exemple, je rentre à 22h et je sors à 6 du mat’ et j’ai passé ma soirée ! » Et c’est pas tant l’histoire du coût que celle de l’ambiance !
Du coup on est dans des formats qui conviennent bien aux vieux, sommes toutes. Et puis il y a la relation de duel un peu, il y a l’artiste d’un coté et puis le public de l’autre. Ce qu’il n’y a pas dans un club par exemple.

Les autres trucs qui marchent bien sont, pour moi, l’équipe de la ferme du buisson, qui est partie au 104. C’est sympa, ils font des choses où tu circules. Du coup tu viens pour une soirée. Ça devient thématisé, autour d’une esthétique, ou d’un slogan, d’une ligne philosophique, il y a de la bouffe, du happening, du concert, tu peux circuler, t’es pas toujours debout face à une scène…

S.D : Par rapport à ça, est-ce que tu penses que la responsabilité de l’artiste là dessus c’est d’innover, mais au delà de sa propre musique, dans l’idée de l’événement ? Par exemple, en hip hop notamment il y avait de tout sur scène, de la danse, du graphe, etc… ? Tu penses qu’il faut aller dans ce sens là ? C’est l’innovation qui peut nous sortir de la morosité artistique ?
A.M. : Ah c’est toujours la responsabilité à l’artiste d’innover. Ce que tu dis du hip-hop, ça s’est effacé aujourd’hui même en hip hop !

Alors il y a 2 choses pour moi !
Il y a l’innovation de l’artiste, sur le format sans doute, je crois beaucoup au croisement, parce que les artistes sont transdisciplinaires, à défaut d’être transgenres. Ils sont le propre metteurs en scène de leurs histoires en fait. Ils font plusieurs métiers en même temps on va dire.
Il y a ça et il y a la question de l’image arrêtée aussi à mon avis. C’est à dire que les artistes « ancienne école » ne font que montrer un truc terminé, un spectacle, de la musique enregistrée, en fait il y a à faire je pense autour de l’oeuvre non finie. L’oeuvre en train de se faire.

soyons desinvoltes weather festival

Ensuite il y a la question du renouvellement d’une génération de producteurs, petits ou gros.
Il y a assez peu de gens qui vont vers ce genre de production, et moi je sais que c’est quelque chose qui m’intéresse depuis quelques temps et aussi parce que j’ai rencontré des gens qui font le WEATHER FESTIVAL par exemple. J’ai trouvé que leur façon de monter leur événement était fascinante en fait. Ils vont coupler l’événement à des projets immobiliers grâce à l’artistique.
En fait quand ils réinvestissent des sites post-industriels en friche, l’idée derrière c’est de revaloriser cet espace. J’ai un pote qui fait une thèse sur la comparaison entre le rap à Atlanta et le rap dans le nord de la France, et un des objets assez intéressant par exemple, c’est de montrer comment un festival, de rap en l’occurence, dans un quartier désaffecté, est monté conjointement avec des promoteurs immobiliers pour donner une belle image des habitations qui vont être construites sur ce quartier.

Après les vraies questions aussi c’est de, alors c’est un peu gonflé, mais les artistes doivent se mêler de politique au sens large.
C’est pas un avis droite / gauche, etc… je parle de la vie publique. Ils en sont les acteurs et ils en sont influencés. Donc il faut qu’ils arrêtent d’être dans leur truc : « je fais de la musique, j’enregistre, je poste sur Facebook… » Non non, toute cette agitation, cette transformation de la ville où ils sont, ils sont obligés d’y prendre part pour moi, et c’est leur seule survie. Sinon, c’est normal qu’il n’aient personne !

S.D : L’artiste, qui doit devenir politique je suis assez d’accord. On commence à lui dire aussi aujourd’hui qu’il doit être entrepreneur ? Alors je pense aux Etats-Unis et leur Show Business où les deux sont liés ?
A.M. : Ça correspond à la France aussi !
Disons qu’il y a une forte prédominance du modèle salarié en France contrairement aux pays anglo-saxons, tu parles des Etats-Unis ou l’Angleterre, où c’est vécu vraiment différemment. Je vois pas pourquoi la musique échapperait à cette logique.

Donc on est dans une époque où pour des tas de raisons on pousse les gens à l’entrepreneuriat. On voit exactement le même mouvement que celui des start-ups dans la musique en fait.
Un des particularisme de la France c’est d’être un peu le cul entre deux chaises, c’est à dire d’inciter par exemple les artistes à être leur propre patron, mais sans créer les conditions pour qu’ils puissent l’être.
Un artiste qui devient entrepreneur a toutes ses chances de perdre son statut d’intermittent s’il en a un, enfin de « chômeur indemnisé », donc c’est un paradoxe un peu français qu’on retrouve dans d’autres pans de l’économie en fait.
Après ce que j’en penses c’est que dans ce cadre de contraintes, il peut y avoir des déterminations des artistes en fonction de leur propos d’artistes et leur propos politique. Une SARL c’est pas la même chose qu’une SCOP. Ça ne dit pas la même chose de leur rapport au monde.

Après il y a une autre question au delà de ça, qui est que l’entrepreneuriat des artistes présuppose un truc, pour moi, un peu farfelu. C’est que c’est potentiellement un métier pour tout le monde. Ce qui est complètement faux !

Et on est en train de faire un truc qui va être d’une violence extrême et que j’ai vu en tant que programmateur : tous les dispositifs d’accompagnement, de coaching, etc., fait une génération de gens qui se disent : « Alors moi j’ai répété pendant 4 ans, puis j’ai fais 4 ans de conservatoire, puis j’ai fais le studio des variétés, après j’ai été coaché par machin, après j’ai fais ça, ça et ça… pourquoi je ne joue pas dans ta salle ? » et en gros « Pourquoi je ne suis pas disque d’or ? » si je schématise. Et ça fait une génération de gens extrêmement frustrés, extrêmement fâchés, etc., parce qu’en fait on leur ment ! On leur ment ! On est dans un secteur extrêmement concurrentiel, clairement il n’y a pas de place pour tout le monde. Et surtout, il n’y a pas de place sur le modèle unique !
C’est à dire que ce qu’on leur dit sur l’entreprenariat, etc. c’est pour devenir une vedette. Mais il y a 1000 façon d’être artistes ! Il y a des artistes régionaux, des artistes qui font ça dans un cadre de loisir… Ce matin j’écoutais le dernier album des WAMPAS, je me disais en fait, c’est typiquement le genre de type qu’on ne va jamais montrer en exemple. Il en est à 30 ans de carrière, il a toujours eu un job salarié, il est à la retraite aujourd’hui, il a fait 20 disques, des tournées de malade, 90% des gens du monde de la musique n’ont pas fait sa carrière. Mais on ne loue jamais ce coté, je dirais, « amateur » dans le bon sens du terme en fait. Amateur ça ne veut pas dire qu’il ne fait pas des choses de qualité ou qui ne peuvent pas être appréciées à une échelle relativement importante ! Ça veut dire qu’il n’a pas pour volonté que ce soit sa seule source de revenu.

Donc voilà il existe une espèce de mélange un peu curieux, et après, moi, il y a un truc qui m’inquiète vraiment ! C’est qu’en fait personne ne gagne de l’argent dans la musique – enfin en ce moment, à part des majors avec des gros projets – sauf les fabricants d’instruments et les prestataires de services. Eux se font un blé monstrueux, que ce soit par le biais de plateformes, de « j’te fabrique des T-shirt, j’te fabrique des sites, j’te vend du matos… ».

Si on regarde de manière assez froide combien un artiste claque en moyenne pour son projet par an, c’est surréaliste, c’est un loisir extrêmement coûteux, il vaut mieux faire du golf !

En fait le problème c’est que tout le monde a le sentiment – qui est encore renforcé par les télé-crochets, les explosions assez rapides via youtube, etc. – que c’est possible pour tout le monde. Je pense qu’on confond l’accident industriel et la création d’un propos artistique. Il y a eu des zones de tubes, dans l’histoire de la musique, complètement cons. Enfin il n’y a même pas de musiciens derrière à la limite. Je sais pas, mais RENÉ LA TAUPE ou BUTTERFLY… Ce ne sont pas des carrières artistiques pour moi. Et on oublie l’idée de travail, la notion de durée, de persévérance et de créer une oeuvre, petite ou grande, mondialement reconnue ou localement intéressante… dans la durée en fait. On oublie ça !

soyons desinvoltes velvet underground
Le Velvet Underground

Comment on relit – dans le sens de relecture – les choses ? Tout le monde s’extasie sur le VELVET (UNDERGROUND) mais le VELVET en 1970 ça vendait 3 disques ! Mais maintenant, personne, ou très peu d’artistes, ont un peu cette démarche là de dire « c’est absolument ça mon propos, et je vais le creuser, et peu importe la répercussion financière ». On a l’impression que ce qui fait sens et le seul critère c’est : « ça vend ou ça vend pas ? » Ce qui est un peu dommage car il y a des gens qui n’ont pas vendu, plein d’artistes auxquels on se réfère aujourd’hui n’étaient pas forcément les plus gros vendeurs de leur époque en fait, si on regarde bien ! Je sais pas, BARBARA, FERRÉ, c’est pas forcément les plus gros vendeurs. C’est vraiment dans la durée que ça s’est construit, ils ont précisé leur propos, ils ont eu des moments remarquables et d’autres assez médiocres, mais il y avait cette notion de temps et de construire une oeuvre.

S.D : Aujourd’hui des jeunes qui veulent monter leur groupe, commencer leur aventure musicale, que leur dirais-tu ?
A.M. : Bah un peu ce que je disais précédemment en fait.
Un tout jeune je ne lui dirai rien, je lui dirais fais le ! Et c’est formidable.
Après, pour les gens qui commencent à avoir des morceaux, qui ont envie de jouer sur scène, etc., la question c’est de faire de la pédagogie, de leur expliquer comment ça marche en fait. C’est un peu comme les gens qui rêvent d’être footballer, il y aura très peu d’élus et il y aura beaucoup de casse. C’est pas forcément un métier sympa, et ce qui compte, c’est ce qu’ils ont à dire en fait. Ce qui compte avant tout c’est leur identité artistique.

Je viens d ASSISTER à 3 ou 4 soirées d’auditions pour les INOUIS avec donc des artistes qui commencent à être identifiés par la profession et j’avais envie de pleurer face au nombre de projet sans REEL PROPOS , qui se contentent (si on peut dire) de juste jouer bien. Et vraiment ce qui m’a le plus plu en fait, c’était je pense les plus mauvais musiciens qui n’en mettaient pas une dedans, mais qui avait une énergie, un propos. Voila ! En fait tu peux progresser sur ton instrument, etc., mais si tu n’as pas le propos, ta progression est vaine.
Sauf qu’on renvoie pas souvent les artistes à « Qu’est-ce que tu veux dire ? Pourquoi ? C’est quoi le coeur artistique ? ». On ne les renvoie pas souvent à l’artistique parce qu’on ne veut pas s’en mêler… Mais c’est pas question de s’en mêler, mais de renvoyer cette question là aux artistes. Si ils ne sont pas capables de dénoncer… Il suffit de lire les bios des artistes en ce moment, ce sont des poncifs monstrueux et qui disent rien du projet artistique, souvent ! Mais ça n’aurait pas lieu dans d’autres disciplines je pense, c’est assez curieux… Il n’y a pas un chorégraphe, pas un metteur en scène qui n’a pas un propos sur son travail, même s’il est foiré… Même pour une pièce de boulevard, les mecs ils arrivent à expliquer : pourquoi ? Comment ? Pourquoi ils relisent telle pièce pour la 350e fois… Voila ! Ils ont une idée ! Là… on à l’impression que ça vient tout seul.

S.D : Tu penses que c’est l’effet « Il ne faut pas que ça dérange trop pour pouvoir vendre du coca » ?
A.M. : Bah je ne sais pas… Je ne suis même pas sûr. Je ne pense pas que ce soit du formatage. Ça rejoint un peu la question de la durée de l’oeuvre. C’est de la flemme en fait ! Parce qu’il y a aussi des gens qui n’ont pas vraiment le propos mais ils ont une petite idée en fait de là où ils veulent aller. Puis il faut aller creuser aussi en soi, parce que c’est ça qui est intéressant. Donc c’est tout un travail, et ça peut être vachement long, ça donne pas forcément un truc très esthétiquement formidable, etc. Mais ce qui est intéressant c’est le chemin qu’ils font. Si on laisse tout au marché, et bah c’est presque incompatible. Dans le marché il y a la vitesse, il y a ce coté « temps de cerveau disponible » ok. Donc ça veut dire que si on ne créé pas les conditions, pas tant de l’indépendance, mais d’une création un peu soutenue, un peu forte, avec de la valeur… bon, j’ai rien contre la pop en fait, le truc mainstream, ce qui m’embête c’est son omniprésence. J’ai l’impression qu’elle est passé de 80% du marché à 95%. Vraiment. Et que l’indépendance elle se réduit.
Et puis les indépendants leur rêve en ce moment c’est d’être des mini-majors. Ils fonctionnent comme ça en fait dans leur politique de production : les choix qu’ils font de réalisation des albums des artistes, la mise en scène, le story telling, ils font pareil. Comme ils font pareil avec moins de moyens, ils n’ont aucune chance d’y arriver !

Il y a trop peu de labels en ce moment avec une véritable ligne éditoriale.

Je regardais ça il y a 2 ans, on a fait une soirée avec des artistes qui se retrouvaient qui s’étaient pas vu depuis 20 ans qui étaient tous chez un label de rock un peu pointu qui s’appelait LITHIUM. Et en fait, le label n’a pas tenu et les ventes étaient confidentielles à l’époque. En même temps tu vois toute une génération d’artistes qui 20 ans plus tard se revendiquent de ça ! Avec des artistes différents à l’intérieur du label mais il y avait une espèce de cohérence et de ligne philosophique, éthique, esthétique, une espèce de prise de risque, voilà !

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Pierre Barouh – Le Label SAVARAH

Là Pierre Barouh est mort, mais quand on voit SARAVAH c’est pareil ! Là je vois qu’on encense des labels. Il y a tout le processus des Diggers qui font ré-émerger des labels qui ont des lignes esthétiques fortes, dans plein de styles de musiques et qui expliquent dans quoi ils vont fouiller. Faire des ré-éditions c’est compliqué et ce sera compliqué dans 20 ans parce qu’il y a assez peu de labels, ou alors dans des niches très très spécifiques… Ah si j’en ai découvert un, un projet que je trouve intéressant, de label, en Seine-Saint-Dénis, qui sort des 45 tours., beaucoup. Et très orienté vers un mini embranchement de la soul qui s’appelle Norton Soul. Le label s’appelle Q Sound, et j’ai assisté à plusieurs de leur concerts avec toujours le même bakin band et plusieurs chanteuses qui se succèdent. En fait ils font des revues, et je trouve ça intéressant.

C’est ce que je voulais dire par les coopérations. Par exemple, un truc qui ne coûterait rien aux artistes à part du temps, c’est de se dire « bah toi, toi, toi et toi, en fait on se connait pas mais on a tous fait notre disque auto-produit, où sont sortis nos titres. Pourquoi est-ce qu’on fait pas un catalogue, puisqu’on est proches esthétiquement, ou humainement ou visuellement » peu importe en fait, quelque chose qui raccorde les gens de manière cohérente, et qui permet d’envoyer un message au public. Et qui dans la durée, va marcher. Alors l’échelle, peu importe, ça valorisera les choses surtout. C’est une bonne façon d’entrer en musique même dans l’époque contemporaine, les catalogues. Parce qu’on en fait des playlists thématiques, on fait des playlists par label, on fait la playlist MOTOWN, quand tu vas sur deezer, la playlist machin… Dans le reggae jamaïcain des années 60 ils n ‘arrêtent pas de faire ça, de regrouper, de thématiser en fait.

Et il y a cette attente des artistes d’être thématisé par l’autre au lieu de se thématiser tout seul ! Et je pense qu’il y a vraiment des choses à faire.

Même dans les sujets à aborder ! Je me suis rendu compte, là sur des gens qui ont un peu plus de carrière, KENT et d’autres, qu’en fait sur leurs 3 albums qui sortent à 2 ou 3 mois d’intervalle, ils sont profondément marqués, consciemment ou inconsciemment, par les attentats. Et quand tu les titilles sur les textes, en fait tu t’aperçois que oui, forcément, ça a travaillé l’inconscient collectif. Et forcément ce sont des artistes donc voila, ils ont été traversés par ça. Et tu te dis, c’est marrant, il y a très peu d’artistes français ou francophones qui ont évoqué ça ! Bon, comme le dit KENT : «Je ne vais pas faire une chanson sur le Bataclan ! » Mais, qu’est-ce que ça a évoqué en toi ?
Quand MIOSSEC fait « Après nous les mouches / Après nous le déluge » il parle pas du Bataclan, il parle aussi de l’âge, du temps. Les artistes ils attendent d’être challengés par des choses qui ne sont plus. Ca peut être un album de reprises parce qu’il y a un grand auteur apprécié par plein d’artistes qui vient de mourir. En plus il y a la liberté de faire ça. On peut produire hyper vite, sans être racoleur et coller à l’actualité. Ça donne aussi des points d’entrée à des gens qui ne connaissent pas ces artistes, qui n’auraient pas forcément l’idée d’aller vers eux.

Donc voila, pour moi il faut vraiment creuser son propos, c’est à partir de là qu’il est plus facile de le partager, avec le public et avec d’autres collègues. Mais en terme « marketing » même si ça n’en est pas tout à fait, il faut qu’il y ait une communauté artistique. Ça peut être l’envie d’écrire des choses en commun, déjà ça peut dynamiser les artistes et ça fédère les gens. Pour le public c’est bien !

C’est plus facile de faire venir des gens en disant « les artistes de La Passerelle se réunissent pour faire un hommage collectif à l’oeuvre de Gainsbourg, Ferré, Trenet… ». Par capillarité, il y’a des gens pour qui ces noms là évoquent quelque chose qui vont se dire « Ha… !!! ». Ils vont venir ou pas, c’est encore autre chose mais en tout cas, ça va leur parler. Si tu leur dit : il y a machin, bidule et bidule… il y a 5 inconnus, pour eux, qui vont jouer le même soir, qu’est ce que ça apporte en fait ? Je trouve que ça raconte pas beaucoup d’histoire…

Il y a un grand déficit de story-telling.

soyons desinvoltes best

Moi je suis beaucoup venu à la musique par la lecture. Quand j’étais petit, j’avais 12-13 ans, je lisais genre Best et Rock’n’Folk. Et la première fois que je les ai lu, je comprenais rien. Parce que déjà ça faisait référence à plein d’autres artistes et je découvrais tout, je ne connaissais rien, en fait j’avais 13 ans. C’était pointu donc « tu ne connais pas » et ça faisait aussi référence à plein de choses de l’ordre du culturel. Moi, les Punks par exemple, je ne savais pas ce que c’était. La west-coast je ne voyais pas où c’était ! Et donc, voila, ils situaient ça dans tout un contexte social et historique. Je trouve qu’il y a un déficit de gens qui parlent et qui écrivent sur cette scène indépendante et sur les scènes en général.

Et contrairement à ce qu’on croit, il y a une partie du public qui est le public qui vient au spectacle et qui sont des gens intelligents, lettrés et cultivés. Si on lui raconte rien, ça ne marche pas.

soyons desinvoltes nineteen fanzine
Nineteen le Fanzine Rock

Je pense donc que, dans l’entourage artistique, il y a besoin de gens, et pas que des gens qui ne sont pas artistes. Moi j’ai le souvenir d’une autre époque. Là il y a une ré-édition d’un vieux fanzine qui s’appelle NINETINE. J’ai failli l’acheter à la fnac car c’était un fanzine très pointu sur le rock garage dans les années 80. C’était des mecs du Havre notamment qui faisaient ça. Ils avaient monté un label. Tu lis les articles aujourd’hui tu te dis « Mais les gens étaient intelligents à l’époque ! Ils avaient plus de mots, plus de vocabulaire » et je trouve qu’aujourd’hui rien n’empêche, même sur une géographie donnée, de se raconter de manière intelligente.

Le journalisme musical, sous prétexte de blog, etc., c’est un truc qui se perd. Le mode même de fabrication des blogueurs, ce truc d’instantanéité, fait qu’il n’y en a pas beaucoup qui font des vraies critiques de concert, qui font des vrais entretiens un peu pointus, et qui t’emmènent ailleurs. Et curieusement je pense que c’est plus vendeur.

Je pense que le public de la musique, quand tu regardes toutes les analyses, il a pas forcément plein de pognon, mais par contre il a un gros bagage culturel. Les gens qui viennent à la passerelle voir tous les artistes, qui vont aller dans des petits clubs de 60-80 personnes voir des trucs pointus, c’est plutôt des bac +4, bac +5. Pourquoi leur parler comme à des neuneu avec juste un clip et trois lignes ?
Parce qu’en plus ça ne multiplie pas les chances je trouve.

soyons desinvoltes springsteen the river
Bruce Springsteen – Album The River

Quand j’ai découvert la musique par exemple, dans les 3 ou 4 disques qu’on achetait en multi-propriété avec les copains, il y avait par exemple SPRINGSTEEN – THE RIVER. Il était encensé par les critiques de l’époque, genre disque de l’année, etc. Toi tu mets ça sur ta platine, t’as aucune référence musicale, tu fais « ah ouai c’est chiant ! C’est chiant ses balades à la con avec son harmonica… » parce que t’y comprends rien ! C’est de lire en fait qui m’a fait aimer ce disque ! Le fait que le mec soit capable de me traduire le texte et de me le re-contextualiser. Bah je pense que ça vaut le coup pour avoir du public.

Quelque fois les gens n’aiment pas un artiste, ils viennent voir un concert et ça « matche » pas. Mais comme derrière il n’y a rien qui permet de revenir à la charge en disant, et même avec toute la mauvaise foi qu’avaient les articles à un moment : « vous aimez pas « tel artiste » ? Vous êtes des cons vous n’avez rien compris à cette relecture du folk en mode français et ce réinvestissement… etc. » Je pense qu’il faut aller jusque là ! C’est pas de la mauvaise foi si t’apprécie un truc, si tu l’as compris.

Même si tu ne l’aimes pas mais que t’as intégré les codes, il y a des rôles de passeurs à reprendre.

Et je pense que les artistes devraient s‘en charger. C’est un des boulots de leur environnement en fait, pour moi. C’est pas forcément de faire des photos, des clips et de poster des trucs toutes les 5 minutes… C’est une vraie stratégie de construire un discours sur son artistique.

En fait les magazines, les blogueurs ne sont pas dans des dispositifs comme ça.
A l’époque je me souviens de magazines, sur 20 magazines de musique on pouvait te parler pendant 10 pages de l’ambiance de telle partie de Los Angeles, de la vie de serveuses qui en fait rêvaient de je ne sais quoi, mais on te plongeait dans une ambiance. Ca t’apprenait aussi qu’il y avait des auteurs, ça te tirait vers le haut en fait.

Je pense que dans l’absolu, il faut tirer les gens vers le haut .

Pour que les spectateurs se renouvellent, il faut renouveler les formes, mais il faut aussi donner les codes aux gens. Si tu leur dit vient à mon concert, ok il vient voir ton concert. Je sais pas si tu imagines le monde qui vient voir des concerts de chansons en ce moment ? Imagine t’es un pauvre gamin de 14 ans, t’écoute juste la radio et des clips que te passent tes potes : MHD, Christophe Maë, etc., le truc dancefloor… et après tu tombe sur Samuel Cajal ! C’est pas parei… c’est plus cérébral, avec des textes plus chiadés ! C’est ce que me disait KENT, qui écrit pas mal de titres qu’il a proposé à des artistes de Majors. Il me disait « ça me flingue » parce que les labels lui disent «  Bah non, pas d’accords augmentés, pas d’accords diminués » ou « il y a trop de mots ». Et il ajoutait « Il y a trop de mots pour notre public ». Je précise qu’il s’agit d’oeuvres de commande. C’est intéressant et lui me disait « ça me fâche parce que moi je suis un môme de la campagne, je vivais dans un trou, ma famille c’était des paysans, on n’avait pas de bouquin, pas de disques, après j’étais banlieusard à Lyon, après je suis monté à Paris pour la musique au bout de 2 albums… et si la possibilité d’aide n’avait pas existé, je ne l’aurait jamais fait. »

Ca veut dire qu’il faut un peu éduquer les gens y compris dans et par son travail artistique.

Moi il y a plein de trucs que je comprends pas ou que j’aime pas : des disciplines comme la danse, des trucs d’art contemporain… Tu peux rester dans le truc « oui c’est bon ok il s’est foutu de ma gueule, il a posé un cadre et il s’est barré… » ok. On peut entretenir ça, en se disant que c’est que de la fumisterie, que donc tout le monde peut le faire. C’est ce que disent les gens souvent pour l’art contemporain. Ou alors on fait en sorte de dire « Peut-être qu’il y a telle idée. Peut être que ça fait référence à ça.» Si on creuse, il y a souvent des choses qui nous échappent…

Enfin c’est un peu comme la politique, si on veut pas tous finir avec le front national, il faut peut-être pas dire « tout est pareil, tous des en*$lés ! ». Des fois il faut peut-être se dire :« Qu’est ce que ça veut dire prendre une responsabilité publique ? Quel engagement c’est ? Est-ce que toi t’es capable d’en prendre un ?» Enfin toutes ces questions…

Parce que sinon, il n’y aura que des artistes pourris, il n’y aura que Hollywood… c’est chaud, hein ? Humainement, c’est chaud !