Julie Zenatti présente le projet « Méditerranéennes » dont l’album sortira le 24 mars 2017.  

« Je m’appelle Julie Zenatti.

Toutes mes origines sont là: un prénom français, le nom de la tribu berbère des Zénètes, une terminaison italienne…

À une ou deux lettres près, je serais d’un autre pays, d’une autre culture, d’une autre religion, je m’exprimerais probablement dans une autre langue. À une ou deux lettres près, je serais une Zenatti sarde, kabyle, corse, arabe.

La Méditerranée, c’est la seule réponse que je peux faire quand on me demande d’où je viens. Je pense alors à nos ancêtres, nos parents qui se sont croisés, mélangés, ont partagé les mêmes danses et le même beurre de baratte. Et quand on chante les mêmes chansons et que l’on savoure la même cuisine, on ne peut que vivre ensemble.

Entre nous, quel que soit notre passeport, notre religion ou notre langue natale, nous n’avons jamais eu besoin de parler de tolérance, de respect et de vivre ensemble. Nous sommes comme des enfants nés de la même histoire. Chanter la Méditerranée, c’est chanter cette richesse-là. C’est chanter contre tous ceux qui nous séparent… »

 

Nous avons rencontré Julie Zenatti et Chimène Badi pour leurs poser quelques questions sur « Méditerranéennes », dont on ressent instantanément  l’importance pour ces deux artistes. Bien plus qu’un simple projet, une histoire, des rencontres, des histoires, les leurs, les nôtres, les vôtres… Des voix d’ici et des voix d’ailleurs qui nous plongent dans un magnifique voyage aussi touchant que lumineux.

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Soyons désinvoltes: Comment est-ce que vous résumeriez ce projet « Méditerranéennes » en quelques mots ?
Chimène Badi : C’est un album qui parle beaucoup de la femme méditerranéenne, qui la décrit sous toute sa splendeur. C’est un album qui parle de la Méditerranée, de toute sa culture. De tout ce qu’on est, de notre force, de notre dignité, de notre excessivité, de nos valeurs, de l’amour, du partage.
Julie Zenatti : C’est un album qui parle aussi beaucoup de voyage. De la manière dont la Méditerranée a été un pont entre deux rives, et comment à un moment un autre pays se construit avec et grâce à des gens qui viennent d’un autre endroit. Comment une culture s’enrichit d’une autre culture. C’est un album où on essaie de dresser un portrait très digne et positif de tous ces peuples qui ont migré, ont voyagé, qui sont des itinérants. C’est cette itinérance qui donne cette musicalité en même temps enjouée et très positive, et ce côté quand même mélancolique, parce que laisser un endroit et être nulle part chez soi c’est très compliqué comme manière de vivre.
Chimène Badi : On peut en parler puisque nous ne l’avons pas vraiment vécu mais nos parents l’ont vécu. C’est quelque chose qui nous parle et qu’on a ressenti depuis qu’on est gamine.

Soyons désinvoltes : C’est quelque chose qui semble vous avoir marqué.
Chimène Badi : Oui. Cette mélancolie dont parle Julie, c’est quelque chose que j’ai énormément retrouvé chez mes parents par exemple.
Julie Zenatti : En fait, c’est presque une éducation. C’est tout à fait inconscient, mais il y a tout de suite ce truc un peu dramatique et en même temps j’ai l’impression que ce sont des gens qui se relèvent toujours. Je crois que c’est un album assez volontaire dans la manière dont il est construit. Surtout avec toutes les personnalités qu’il y a dedans. Les gens qui ont choisi de participer à ce projet, c’est parce qu’ils se retrouvaient aussi dans toutes ses valeurs et dans cette description de ce qu’est la Méditerranée. La Méditerranée, c’est le berceau de l’humanité.

soyons-desinvoltes-julie-zenattiSoyons désinvoltes : Quand est ce que tu as commencé à imaginer ce projet ?
Julie Zenatti : En fait, avec D’où je viens sur l’album Blanc, je m’étais déjà dit que c’était bien de me re-situer géographiquement. Ce qui me permettait probablement aussi de moins m’expliquer sur qui j’étais. Ensuite, évidemment il y a le fait d’avoir une petite fille et de me poser la question de l’héritage que j’allais lui transmettre au travers du prénom que j’allais lui donner. Et puis vivant dans un contexte et dans un climat de plus en plus fermé et avec tout ce qui s’est passé, à un moment je me suis dit que ça fait plus de 15 ans que je fais de la musique, que je raconte pleins d’histoire et que j’ai envie aussi de dire quelque chose, de raconter autre chose. Ce n’était pas un devoir, mais vraiment l’envie de l’aborder maintenant. Parce que ma fille à 6 ans, parce que j’ai eu cette chance de grandir avec des gens de toutes confessions, de toutes couleurs, de toutes origines, et que ça n’a jamais posé de problème à personne. J’espère pouvoir continuer à dire à ma fille que tout ça est une richesse, et qu’il ne faut pas avoir peur de l’autre.

Soyons désinvoltes : Ça t’a tout de suite semblé évident de vouloir intégrer Chimène Badi à ce projet ?
Julie Zenatti : Plus qu’évident. Pour moi Chimène c’est la Méditerranéenne aussi bien par rapport à l’endroit d’où elle vient, que par rapport à tout ce qu’elle défend, et même à sa voix. C’est-à-dire que pour moi Chimène ce n’est pas une voix d’un moment, c’est une voix qui est chargée d’histoire. Elle porte tellement de choses dans sa voix. Ensuite ce qui m’a conforté dans cette première vision que j’ai eue de ce projet et de ces femmes, c’est que quand j’ai parlé de l’idée du projet à Chimène, sans même parler des chansons, j’ai vu qu’il y avait tout de suite un écho, une réaction. Et que ce que je disais que ça n’était pas complètement dingue et irréalisable. Chimène a été un vrai moteur. Sans elle je n’aurais pas été au bout du projet. Pour moi, c’était mon premier visage. S’il avait fallu attendre j’aurais attendu, s’il avait fallu la convaincre je serais allée taper à sa fenêtre ou à sa porte, jusqu’à ce qu’elle soit convaincue.

Soyons désinvoltes : Quand Julie t’a parlé du projet pour la première fois, quelle a été ta première réaction ?
Chimène Badi : Julie m’avait appelé et laissé un message dans lequel elle me disait qu’elle avait pensé à un projet et qu’elle voulait que je la rappelle. Quelque temps après, le jour de son mariage, elle ne pouvait plus tenir et m’a parlé de l’idée de ce projet. Effectivement ce jour-là j’ai réagi de manière très enjouée. J’ai trouvé l’idée super intéressante et particulièrement touchante. Avec Julie, on est amies depuis des années. J’aime chanter, j’aime la musique, et effectivement dans les chansons que Julie m’a proposé il y en avait beaucoup dans lesquelles je me retrouvais et je pensais pouvoir apporter quelque chose. Ça a été « oui » très rapidement.

Soyons désinvoltes : Vous  avez tout de suite eu envie d’intégrer plus de monde à ce projet ?
Julie Zenatti : Non, pas tout de suite. C’est plus en abordant vraiment le voyage de la Méditerranée que je me suis rendue compte qu’il y a des choses que je ne pourrais pas porter parce que ce n’est pas mon histoire. Et comme l’idée est quand même que c’est un album de partage et de rencontres, j’ai eu envie d’aller chercher des voix différentes, des voix d’ailleurs, des voix pas forcément connues, et aussi des personnes qui se retrouvent dans cette envie de montrer une image joyeuse, heureuse et mixte de la Méditerranée. C’est né un peu au fur et à mesure et avec les chansons. C’est-à-dire qu’à un moment je me disais que je ne pouvais pas porter une chanson, et que je ne pensais pas que Chimène non plus, et là je me disais « Si je pensais à…, j’irais où ? ». C’est comme ça que d’autres personnes sont venues se greffer au projet.

Soyons désinvoltes : C’est toi qui as choisi toutes les chansons au début ?
Julie Zenatti : Oui, j’avais fait une grande liste. Pays par pays, avec du costaud et du folklorique. Au fur et à mesure j’ai rétréci mon champ parce que je voulais aussi que cet album soit moderne et pop. L’idée c’était de se dire que j’avais envie que ce voyage soit accessible à tous et aujourd’hui. Parce que finalement, nos grands-parents et peut-être même nos parents, ont déjà une connaissance de ces cultures. L’idée c’est de continuer à transmettre. À dire que cette musique-là est née d’une rencontre de ce peuple-là avec ce peuple-là, et qu’à un moment ils ont échangé ensemble, ont vécu ensemble et qu’il y a même une langue qui en est née. Il faut se dire qu’on est beaucoup plus fort et qu’on se nourrit tout le temps des autres. Aujourd’hui, on est dans un climat où la peur de l’autre fait qu’on a l’impression que ce qu’on a, on doit le garder et surtout on n’ouvre pas la porte.

Soyons désinvoltes : Il y a des chansons connues d’autres moins, des chansons plus ou moins dures, plus ou moins lumineuses, une prière, etc. C’est un équilibre que tu voulais avoir au final ?
Julie Zenatti : Parce que c’est ça la Méditerranée.
Chimène Badi : Ça reflète vraiment tout ce qu’est la Méditerranée.
Julie Zenatti : La Méditerranée ça a apporté de très belles choses. Ça a apporté et ça apporte aujourd’hui beaucoup de douleurs. Je pense par exemple à la chanson L’exil. Ce que vivent les migrants aujourd’hui, c’est terrible. L’idée c’était vraiment de transcrire les deux aspects de la Méditerranée. La Méditerranée, c’est un endroit schizophrénique en fait. Musicalement, ça s’est retranscrit comme ça naturellement. Au moment du choix des chansons, c’est aussi les gens qui m’ont dit celles qu’ils avaient envie de chanter, et l’équilibre s’est fait parce qu’il y en a pour qui c’est très douloureux pour d’autres pour qui c’est une image très joyeuse. Tout dépend de l’histoire de chacun.

Soyons désinvoltes: En fait, tout le monde a mis un peu de son histoire dans ce projet.
Julie Zenatti : Complètement. Le choix des chansons a été fait par les gens. J’ai proposé, mais je n’ai rien imposé.

Soyons désinvoltes : Comment décririez-vous la Méditerranée ?
Chimène Badi : C’est beaucoup de chose. C’est la vie. C’est la générosité.
Julie Zenatti : En même temps c’est une mer calme, mais en même temps elle prend puis elle jette. Elle est en perpétuel mouvement, et il faut que ce mouvement continue. Aujourd’hui on aimerait que ça s’arrête, sauf que c’est une mer vivante. C’est l’image que j’en ai. Elle prend des gens, puis les renvoie, puis les re-reprend, et les renvoie encore…

soyons-desinvoltes-julie-zenatti-mediterraneennesSoyons désinvoltes : Si vous deviez chacun choisir une chanson de cet album, ça serait laquelle et pourquoi ?
Chimène Badi: Moi il y a Ssendu, la chanson de Idir. Parce que ma langue maternelle, parce que ma mère, parce que l’image d’une femme forte et en même temps avec ses douleurs et cette mélancolie qui la caractérise, qui m’a particulièrement marqué, et qui fait certainement ce que je suis aujourd’hui. Il y a aussi Amal, un duo avec Julie, qui me prend particulièrement aux tripes. D’ailleurs c’est celle où j’ai eu le plus de mal à trouver ma place. Je voulais vraiment lui donner sa juste interprétation, respecter vraiment l’artiste au travers de cette chanson était très important pour moi. Il y a ces deux titres et puis Zina. Zina c’est une chanson que j’aime beaucoup, qui me fait du bien et qui a ce côté solaire malgré ce que raconte dans le texte.
Julie Zenatti : La musique allège le texte. Je pense que c’est ça la Méditerranée. Ça peut être très enjoué, très lumineux et en même temps le propos est là, très fort et assez investi. Pour ma part, le titre c’est Amal. En plus c’est le premier titre que j’ai été chercher. Et puis j’ai cherché cette chanteuse, on a parlé ensemble, on a échangé. Et je me suis demandé comment moi, de l’autre côté de la Méditerranée, je me positionne par rapport à un texte pareil et par rapport à une artiste si engagée et qui, elle, fait tous les jours bouger son pays. Vivant ici et n’ayant pas du tout les mêmes problématiques, on est quoi ? On est un relais. Il faut être juste, et dans le texte, et dans la manière dans laquelle on se positionne. On ne s’est pas décrété chanteuse engagée hier matin, on ne s’est pas dit qu’on en avait assez des chansons d’amour et que maintenant ça serait le poing levé et tout ça. Pas du tout. L’idée c’est d’être une autre voix de l’autre côté. Pas d’être des portes-paroles, mais en tout cas de continuer à tirer le fil.

Soyons désinvoltes : La démarche d’être relais de sujets importants à travers la chanson, c’est quelque chose que vous faites déjà toutes les deux régulièrement depuis longtemps. Cette fois-ci c’est vraiment un projet à part entière, mais c’est une démarche que vous avez toujours eue.
Julie Zenatti : Bien sûr. Mais là on le porte toutes les deux. On peut se demander d’où on est légitime. C’est pour ça que c’était aussi important de trouver les justes mots et la juste place. Je pense qu’on a réussi à le faire aussi parce qu’on a été cautionné par ces artistes-là. Babylone cautionne cette version de Zina, Emel est ravi de la version de Kelmti Horra qui s’appelle maintenant Amal parce qu’on n’a pas touché à l’essence de ce que racontait cette chanson. Ça nous a donné encore plus de force pour être droite dans nos baskets. Nous, on est des témoins, et on raconte.
Chimène Badi : C’est ça, on raconte des histoires, tout simplement. C’est ce qu’on fait depuis toujours.
Julie Zenatti : Oui, sauf que là on raconte des histoires qui sont très d’actualité. Mais on aurait fait cet album il y a 4 ans, d’un coup l’aspect engagé qu’il peut avoir aujourd’hui on n’en aurait certainement pas parlé. On aurait juste dit que c’est un album sympa avec des chansons un peu folkloriques.

Soyons désinvoltes : Les origines, la transmission, c’est quelque chose d’important pour vous ?
Chimène Badi : C’est juste dire à un moment donné que ce n’est pas un problème. Parce que ça l’est devenu, et pour nous ça ne l’a jamais été.
Julie Zenatti : C’est-à-dire qu’en fait, c’est un non sujet au départ. Nous, on a vécu avec plusieurs langues, des croyances, c’était plus ou moins mystique ou religieux peu importe, mais tout ça n’a jamais posé de problème dans nos vies et dans notre construction. On n’a pas de problème d’identité.

Soyons désinvoltes : Vous en avez plutôt fait une force en fait.
Julie Zenatti : Plutôt une force oui, complètement.
Chimène Badi : Oui, moi c’est quelque chose qui m’apporte une vraie force au quotidien, mais sans y réfléchir. C’est quelque chose que je vis et ça n’a jamais été un problème pour moi. C’est pour ça que c’est important d’en parler, parce que c’est peut-être un problème pour certains. Surtout de la jeune génération j’ai l’impression. C’est pour ça que c’est aussi intéressant d’en parler sans être un porte-drapeau, mais juste de le dire. On est issue d’une double culture, mais tout va bien, on assume, on continue, on évolue, on est des femmes fortes, on est des femmes qui se respectent, on n’a pas peur.
Julie Zenatti : En fait, c’est super d’être française avec pleins d’origines, on a de la chance.
Chimène Badi : C’est une vraie richesse, on a de la chance et on en est conscientes. On ne veut surtout pas qu’au travers de cet album on passe à côté de ça aussi. Je veux qu’on sache qu’on en est tout à fait conscientes. On est très heureuse d’être nées en France, mais aussi de nos cultures, de le dire, de le porter et de l’assumer. Parce qu’il n’y a aucune honte à ça.

Soyons désinvoltes : Est ce qu’un événement est prévu pour la sortie de l’album ? Un concert ?
Julie Zenatti : Un événement de sortie non. Mais en tout cas on a l’envie de monter un spectacle au moins une fois, et de le chanter une fois aussi de l’autre côté de la Méditerranée.
Chimène Badi : Ça serait l’aboutissement de tout ça.
Julie Zenatti : Que finalement Samira, Nawel, Cabra, nous invitent chez elles. Qu’il y ait ce double échange.
Chimène Badi : Chez elles, qui est aussi un peu chez nous.
Julie Zeantti : Voilà. C’est un bout de chez nous, comme elles sont chez elles ici.

Soyons désinvoltes : C’est aussi une belle histoire de rencontre ce projet. On sent qu’il y a un lien fort dans tout ce que vous racontez.
Chimène Badi: Complètement. Je pense que tous les artistes qui ont participé à cet album sont dans la même façon de penser. Très heureux d’être sur cet album, très heureux de défendre chacun leurs convictions, leur façon de voir et de ressentir la Méditerranée, et très heureux de s’enrichir les uns des autres. C’est génial parce que ce n’est pas un truc qui se passe tout le temps. Ce n’est pas quelque chose qu’on vit tout le temps dans une carrière d’artiste. Quand ça arrive, il faut le prendre. Et c’est ce qu’on défend sur Méditerranéennes, le fait d’être ensemble.

Soyons désinvoltes : Sur quelle phrase vous voulez finir cette interview ?
Chimène Badi : J’ai juste envie de dire : Allons vers les autres, n’ayons pas peur de l’autre. N’ayons pas peur de découvrir les différences des autres parce que c’est ça qui nous enrichit aussi et qui nous fait grandir.
Julie Zenatti: Je suis complètement d’accord. Et je dirais juste une phrase qui est dans le texte d’Amal, qui est une transcription littérale du texte d’origine : « Liberté sur nos bouches ». Je dirais ça, parce que je pense que la parole peut vraiment libérer et permettre de se comprendre et d’avancer. On n’est pas obligé d’être d’accord, mais il faut parler, communiquer. Donc « Liberté sur nos bouches ».