Olivier Daguerre a sorti son dernier album  » La nuit traversée  » en début d’année. Bien plus qu’un simple CD, c’est avec un magnifique livre disque où chansons, textes et dessins se rencontrent et se complètent qu’il présente ce nouvel opus. 

Photo (c) Patrick Batard

Soyons désinvoltes : Comment a commencé ton histoire avec la musique ?
Daguerre : Ça a commencé tout petit. J’avais 3-4 ans. Il y avait pas mal de disques présents chez mes parents. J’ai écouté tout ce qu’ils avaient, ça allait de Henri Tachan, à Higelin, Johnny Cash aussi. J’étais tout petit, je ne comprenais pas tout mais il y avait un sens rythmique de la musique qui me touchait.

Soyons désinvoltes : Tu as un souvenir musical précis de cette époque là ?
Daguerre : Oui à l’époque il y avait des barils de lessive en forme de fût. J’avais bricolé une batterie avec ça, et je jouais par dessus les disques. Ensuite, dès qu’il y avait quelque chose dans la région, une fanfare, n’importe quoi, j’y allais. J’étais fasciné par la musique et ça ne m’a jamais lâché. Le déclencheur total c’est le 1er disque qu’on m’a offert. C’était le live de Renaud à Bobino. J’avais 8 ans, je ne comprenais pas encore le fond des textes, mais j’étais très fier de cet album. Après paradoxalement le 2ème que j’ai eu c’était Bob Marley “ Uprising ”. À mes anniversaire et à Noël, je ne demandais que des vinyles. Je regardais tout ce qu’il était possible de voir comme “live” à la télé, et je disais que c’était ça le métier que je voulais faire, chanter.

Soyons désinvoltes : Quand as-tu commencé ton 1er groupe ?
Daguerre : C’était au collège, j’avais 11 ans. On n’avait même pas de nom, mais on chantait déjà nos propre morceaux. Ensuite c’est en arrivant à Paris après avoir passé mon bac, que j’ai rencontré des musiciens et qu’on a monté le groupe “ Les veilleurs de nuit « . À 19 ans on enregistrait le 1er album.

Soyons désinvoltes : Avec « Les veilleurs de nuit », il y a eu 3 albums, le groupe s’est séparé.
Daguerre : Au bout d’un moment, tu sens quand tu arrive au bout. On a passé quand même 8 ans ensemble avec beaucoup de concert. C’était un peu différent à l’époque. On était sur scène, on savait à peine jouer, mais il y avait une énergie de dingue et on apprenait sur le tas.

Soyons désinvoltes : Arrive ensuite le temps de ton projet solo “ Daguerre ”. Depuis, déjà 6 albums. Quelle est l’évolution entre le début du projet et aujourd’hui ?
Daguerre : C’est l’exigence et les rencontres. Je prends plus de temps pour écrire et pour fabriquer les chansons.

Soyons désinvoltes : Tu as beaucoup de projets entre Daguerre, les projets jeunes publics, les collectifs, les ateliers …
Daguerre : Oui. Dès que je termine quelque chose, je pense déjà à un autre projet. J’ai toujours fonctionné comme ça, avec un côté hyperactif. C’est une façon de se sentir vivant tout le temps. C’est toujours une idée de création, en collectif aussi. J’ai du mal à rester sans rien faire.

Soyons désinvoltes : Comment s’est fait le projet de livre disque “ La nuit traversée ” ?
Daguerre : Je cherchais un autre écrin qu’un simple CD aux chansons. C’était vraiment un questionnement. Après plusieurs albums sortis chez Wagram, je cherchais une sorte de relance, une sorte d’excitation pour travailler différemment et offrir autre chose. Le livre disque, cela faisait un moment que j’y pensais, mais j’avais mis ça dans un coin de ma tête. C’est la rencontre avec Fany Souville qui venait de monter sa maison d’édition à Bordeaux et de discussions sur un livre disque pour adulte. L’idée c’était ça. Que ce soit distribué en librairie, c’était autre chose que ce que j’avais fait avant. Le travail d’un livre, travailler avec une éditrice et un écrivain, la rencontre avec un illustrateur aussi. L’excitation de se renouveler. Ça s’est fait sur un an de travail intensif. Du coup ça avait une autre résonance pour moi d’écrire en pensant à ça.

Soyons désinvoltes : Comment ça c’est construit ? Tu as d’abord fait tous les textes et musiques et tu leur a envoyé ?
Daguerre : Oui. J’étais sûr du titre, “ La nuit traversée ”. Au départ c’est partie de l’écriture d’une seule seule chanson, celle ci. “ La nuit traversée ”, c’est une chanson sur les migrants. Ensuite, le thème, les autres chansons, c’était une idée de traverser des épreuves. De relever la tête et de sortir de l’eau. Le fil conducteur, c’était ça. J’ai fait tous les guitares voix que j’ai envoyé à l’écrivain et à l’illustrateur. Ils avaient carte blanche. Il fallait juste qu’ils écoutent en temps réel les 9 chansons d’affilée, et qu’est ce que ça évoquait pour eux. Comme un premier jet autour duquel on a construit le livre avec de multiples échanges.

Soyons désinvoltes : Le choix du noir et blanc, c’était voulu ou c’est un choix de l’illustrateur ?
Daguerre : C’est un choix collectif. Je connaissais le travail de Savane Mathis (l’illustrateur), je l’ai vu travailler à l’encre de chine. J’aimais beaucoup ce côté esthétique et j’avais envie de quelque chose de très épuré. Je trouvais que ça collait bien à tout, au titre, à ce qu’il en ressortait, aux écorchures de Mély Vintilhac (l’écrivaine) aussi.

Photo (c)Eric Vernasobres

Soyons désinvoltes : Tout ce projet semble venir d’un fond sombre, qui tire vers un peu de lumière. C’était une envie de ce que tu voulais dire à travers ce projet  ?
Daguerre : Oui, carrément. Après je le fais inconsciemment. Il y a toujours cette dualité. Je pense qu’on est nombreux à être comme ça. Dans tout ce que j’ai fais, il y a toujours un fond sombre mais sans tomber dans de l’auto contemplation ou une sorte de mélancolie dans laquelle tu t’enferme. Je suis quelqu’un de plutôt très joyeux dans la vie. Sur la période où j’ai écris “ La nuit traversée ”, il y avait un côté sociétal qui fait que je croisais beaucoup de gens qui étaient un peu au bout du rouleau. Et il y a ce côté inconscient qui dit toujours que la vie l’emporte. C’est comme quand je fais des chansons d’amour. C’est la seule entité qui n’est pas touchée quelque part. C’est la seule à laquelle je crois. Je parle de l’amour au sens large du terme. J’ai toujours écris là-dessus, ce n’est jamais calculé, c’est comme ça. Quand je suis sur scène, même si il y a des morceaux qui peuvent paraître durs, entre deux je désamorce toujours avec quelque chose, histoire qu’on sorte de là. J’ai toujours été attiré par cette dualité. Ce qui me pousse à écrire, c’est ça. Que ce soit sur les témoignages que je reçois ou les gens que je rencontre, ils ne se plaignent pas. Ils ont des parcours de vie super cabossés, et en sont ressortis, ou pas d’ailleurs. Mais c’est toujours beau de discuter avec eux ou de les voir. On me dit souvent que “ La nuit traversée ”, c’est très sombre. Moi je ne trouve pas. C’est sur le  » Pour quoi on vit ?  » . Chacun place son curseur où il veut. Mais c’est cette force de se sentir vivant. C’est à chacun de faire en sorte tous les jours de se remettre en question à chaque fois. Cette puissance de « Pour quoi et comment on veut vivre ». On tend vers quoi et pourquoi malgré tout ce qu’on traverse ?  C’est vraiment ça.

Soyons désinvoltes : Si tu ne devais garder qu’une seule chanson de ses 9. Ça serait laquelle et pourquoi ?
Daguerre : Peut être la 1ère, “ Oubliée ” . Il y a une grande simplicité dans cette chanson. 4 accords, pas de refrain. C’est musical aussi. Quand je parle chanson, c’est un tout. Je trouve qu’il y a une force de vivre dedans.

Soyons désinvoltes : Dans cet album, il y a le titre “ La couleur de Barbara ” . Pourquoi avoir choisi de faire une chanson sur Barbara ? Qu’est ce qu’elle représente pour toi ?
Daguerre : Barbara fait partie des albums qui trainaient chez mes parents, mais je n’avais pas spécialement accroché. Je l’ai redécouverte beaucoup plus tard. Il y a quelque chose de physique qui m’a fasciné chez Barbara. J’ai commencé à lire tout ce qui la concernait, des bios, des témoignages. Ensuite je me suis plongé dans sa musique et il y a des chansons qui m’ont particulièrement retourné. Une particularité très spéciale. La force incroyable qu’ont les femmes en général. J’ai toujours une admiration pour les femmes à tous les niveaux. J’ai fait beaucoup de rencontres lors de voyages, des femmes bénévoles, des femmes fortes. Barbara avait ce côté tout fragile, avec une puissance dingue qui imposait tout. Elle me transportait. J’arrivais à pleurer juste en écoutant certaines chansons qui me font du bien. Cette chanson est venue suite à une lecture d’une biographie d’elle qu’on m’a offert il y a 4 ans et que j’ai dévoré.

Soyons désinvoltes : Comment le format livre disque a été reçu par les librairies et par le public ?
Daguerre : Ça c’est super bien passé. Les ventes sont très régulières et la durée de vie est beaucoup plus longue que celle d’un disque. On est sur quelque chose de plus confidentiel, l’objet veut ça et on le savait. Mais les ventes sont journalière. Même si tu n’en vends qu’un, ça se vend tous les jours et ça c’est nouveau pour moi. Le monde des libraires, c’est d’autres personnes. Ce sont des gens passionnés et très exigeants aussi. J’avais une certaines appréhension de comment ils allaient recevoir ça. Les showcases et rencontres en librairies ont été assez magique. Je me dis l’objet est réussi en parlant du livre. Je suis content du résultat final. C’est assez rare de réussir à finaliser exactement ce qu’on avait en tête. Je n’ai jamais réussi à le faire avec un album. Il y avait toujours un regret sur un mix ou une voix. C’est vraiment un travail artisanal. Pour moi c’est l’essence même de ce métier. Je suis heureux de le vivre comme ça.

Soyons désinvoltes : Ça confirmait ton envie de proposer quelque chose de différent.
Daguerre : À chaque fois je fais ça naturellement et spontanément. Je fais très peu de concessions. J’ai toujours fais en sorte d’être vraiment libre dans mes choix. Parfois j’ai fais des mauvais choix, mais j’ai toujours assumé puisque c’est moi le responsable. Là ça fait partie des choix heureux.

Soyons désinvoltes : Quelle est la suite de tes projets ? Des concerts ?
Daguerre : Cet été oui quelques dates. Après je suis aussi dans pleins de projets collectifs. J’ai aussi le spectacle “ L’arche déglinguée “ que j’avais écris avec Bruno Garcia et qui repart car on a eu de nouvelles demandes. J’interviens aussi sur beaucoup d’ateliers d’écriture. Je travaille avec beaucoup de structures sociales, j’adore ça. Je partage ma passion. Écrire avec des personnes plus ou moins cabossées, c’est tout le temps magique. C’est une grande émotion. Après “ La nuit traversée ” à pas mal de dates surtout en 2018 parce que d’ici là je suis déjà très occupé. Et je prépare déjà un prochain album.

Soyons désinvoltes : Tu as fait les Rencontres d’Astaffort en 2006 et depuis tu es intervenant pour Voix du Sud. Quel souvenir as-tu des Rencontres d’Astaffort ?
Daguerre : J’ai le souvenir de ne pas vouloir y aller. J’avais gagné le droit d’y participer, mais j’avais un a priori. J’avais peur que ça soit très formaté chanson. J’avais tort. J’y ai été, et à ce moment là le parrain c’était Cali. On s’était rencontré peu de temps avant et on avait sympathisé. Du coup pour moi, il s’est passé plein de chose. Ça a été une sorte de déclencheur. Comme quoi il ne faut jamais rester sur des a priori et aller voir sur place comment ça se passe. Suite à ça, Francis Cabrel a produit un de mes albums et on a développé une action éducative et culturelle qui n’existait pas avant ça. Au début j’étais tout seul, et aujourd’hui on est un collectif de 15 artistes.

Soyons désinvoltes : Quelle est ta définition de “musique” ?
Daguerre : Essentielle, organique, animal, bouleversant, indispensable.


Plus d’infos et dates de concerts: Site internet – Daguerre